Regards croisés sur l'Arménie

French

Par Landry Lefort

Si les commémorations du centenaire ont bénéficié d’une large exposition médiatique, les éditeurs et les libraires n’ont pas manqué ce rendez-vous historique. En tout, ce sont près de 60 ouvrages, tout format confondu (bandes dessinée, essai, roman…) et parus en langue française, qui interrogent le passé de la question arménienne à la lumière des recherches présentes. Au milieu de cette vertigineuse pile, deux ouvrages ont retenu notre attention. Deux livres publiés à quelques mois d’intervalle par des maisons d’édition ayant fait le choix d’une ligne similaire et originale, à mi-chemin entre livre de voyage et sciences humaines. 

D’emblée un point commun les réunit : ils ont été chacun écrits par des journalistes bien rôdés à l’Arménie. Auteur de « Les Arméniens 100 après », ouvrage paru dans la toute nouvelle collection « Lignes de vie d’un peuple » aux éditions Ateliers Henri Dougier, Sèda Mavian est correspondante à Erevan du magazine Nouvelles d’Arménie (NAM) depuis les années 1990. Quant à Tigrane Yégavian, qui publie dans la  collection « l’âme des peuple » chez Nevicata (Bruxelles) « Arménie, à l’ombre de la montagne sacrée », il est une signature bien connue des lecteurs du magazine France Arménie.

Deux journalistes donc, dont le salutaire travail de débroussaillage nous invite à une (re)découverte d’une Arménie dans sa réalité palpable et spirituelle. Comme une invitation à aller au-delà du génocide. Car si la hausse constante du nombre de parutions, d’émissions et documentaires divers nous ont rendu ce pays plus familier, l’Arménie demeure encore et toujours un mystère présent dans notre imaginaire à travers l’héritage soviétique, l'indétrônable Charles Aznavour, les cimes enneigées du mont Ararat et la mémoire de l’indicible 1915. Tout l’intérêt de la démarche de ces deux journalistes repose sur leur capacité à  interpréter ce réel tel qu’ils le vivent avec leur sensibilité diasporique. Quand Sèda Mavian décrypte avec pédagogie les multiples enjeux géopolitiques, démographiques  (sans oublier l’épineuse question démographique) qui se posent à la galaxie arménienne, Tigrane Yégavian propose un court récit au ton personnel, truffé d’anecdotes savoureuses dans ce qui s’apparente à un utile décodeur d’une âme arménienne insaisissable en apparence et écartelée par ses multiples contradictions.

Autre caractéristique commune, le souci d’accorder la parole aux grandes voix de la vie socioculturelle et artistique arménienne dans le cas de Sèda Mavian, alors que Tigrane Yégavian prend le temps de consacrer trois grands entretiens avec un historien, un ethnologue et une sociologue dans le but de «comprendre » ce qui fait l’âme de ce peuple. De sorte que ce jeu d’équilibre entre l’approche extérieure, en l’occurrence diasporique, et le regard de l’intérieur fonctionne à merveille dans les deux cas.

Sans verser dans une naïve complaisance à l’égard des problèmes que rencontrent cette société post soviétique, nos deux journalistes tordent le cou aux images d’Epinal qui représenent une Arménie fantasmée à l’envi pour aller à la rencontre de ceux et celles qui oeuvrent à son épanouissement. Deux petits livres précieux à l’intention des voyageurs avertis et néophytes qui nous donnent envie de creuser davantage dans les riches recoins d’un patrimoine trimillénaire, encore inexploré et dont l’histoire ne s’est pas arrêtée en 1915.

Sèda Mavian, Les Arméniens 100 après, HD ateliers henry dougier, 144p. 12€

Tigrane Yégavian, Arménie, à l'ombre de la montagne sacrée, Névicata, 94p. 9€

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Deux précieux décodeurs qui nous rendent l'Arménie toujours plus proche